Sinopsis
Tout comme un Baldassare Castiglione avait dressé le portrait du parfait courtisan (II Cortegiano, 1528), il s'agit ici pour le grand humaniste espagnol Baltasar de Céspedes (vers 15501615), professeur à l'université de Salamanque et protégé du roi Philippe Ill, d'"instituer" le parfait humaniste - un bréviaire qui est aussi une forme de bilan à l'heure où la conception universaliste des savoirs illustrée par Politien ou Erasme jette ses derniers feux. En cette aube du XVIIe siècle, quand Bacon, Galilée ou Descartes fondent la science moderne au moyen du remplacement de la rhétorique par la mathématique et l'observation de la nature, Céspedes pose un regard déjà un peu mélancolique sur les "humanités", qu'il essentialise en les répartissant, conformément à la tradition classique, en étude des mots et étude des choses. On songe immanquablement à Michel Foucault : nous sommes bien, en 1600, à un moment de mutation scientifique. De mutation littéraire, aussi, car l'Espagne apporte alors à l'Europe la plus riche de ses moissons : la comedia nueva, avec Lope de Vega, la poésie baroque, avec Góngora, le roman picaresque, avec Alemán et Quevedo, et le roman moderne, avec Cervantès. A la mort de Céspedes paraît la seconde partie de Don Quichotte... L'humanisme de la Renaissance a fait place à l'âge moderne.
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L’Humaniste, ou Discours sur les lettres humaines Cloître de l’université de Salamanque. [1] Pour tous les arts , pour toutes les sciences, il est extrêmement utile de connaître leur description générale, avec, sommairement, leurs parties principales et, par histoire et récit , tout leur détail. Aristote, maître de tout ordre et de toute méthode, appelle cela dans le De partibus animalium la paideia , et il est de première importance que celui qui apprend un art connaisse par le menu ce qu’il en sait et ce qu’il lui reste à en savoir, et à quel point il en est de son apprentissage. C’est pourquoi mon propos, dans ce traité, est de décrire brièvement ce qu’on appelle vulgairement humanité ou lettres humaines, souvent connues par le nom, mais rarement par les faits . [2] Tout le monde évoque les lettres d’« humanité » et a souvent à la bouche le nom d’« humanistes », mais si nous demandons ce que sont les lettres d’humanité et ce que professe celui que nous appelons humaniste, quelles sont les parties de son art et ce que chacune d’entre elles contient, rares seront sans doute ceux qui sauront nous répondre. Cet art a en effet été lésé par tous les autres : tous en ayant eu besoin, chacun en a pris la partie qui lui était nécessaire. Comme les professeurs de tous ces arts trouvèrent en chacun d’entre eux très bien traité ce que les savants de leur art y avaient pris aux lettres humaines, ils ne crurent point nécessaire d’apprendre d’autres maîtres ce qu’ils trouvaient déjà complètement auprès des leurs. Ainsi, croyant que cela relevait de leur art, ils ne le reconnurent pas comme appartenant à un autre art et, entendant parler d’humanistes et de lettres d’humanité, ils imaginèrent que ces vocables désignaient tout à fait autre chose que ce que c’est en réalité. L’ignorance de ce qu’il contient fait que ce nom d’humaniste est indignement attribué à qui ne l’est pas : les uns appellent humanistes ceux qui savent un grand nombre de vers par cœur, les autres ceux qui professent un latin un peu plus raffiné, d’autres ceux qui connaissent les fables et les histoires humaines , d’autres ceux qui savent quelques bribes de grec, et d’autres encore ceux qui sont bien loin de savoir ce à quoi le nom d’humaniste oblige. [3] Venons-en à notre propos : nous comprendrons l’ensemble de cet art sous ses vocables et sous ses fins, sans rien négliger de ce qui lui appartient ni lui attribuer ce qui ne lui appartient pas. [4] Les lettres humaines peuvent se réduire à deux parties principales : l’une traite du langage, l’autre des choses. [5] La partie relative au langage se divise en trois : l’intelligence du langage, sa raison et son usage. L’intelligence du langage s’obtient par la lecture de tous les auteurs anciens grecs et latins, et aussi par la lecture des pierres et des médailles anciennes, pour laquelle il faut savoir interpréter les chiffres ou notes dont usaient les anciens . La théorie du langage, qu’on tire de l’observation, s’apprend des grammairiens anciens, auxquels il faut en venir après l’intelligence du langage . L’usage du langage, qui consiste à le parler ou à l’écrire, en prose ou en vers, dépend entièrement de l’imitation des auteurs anciens de ce langage dont nous souhaitons acquérir l’usage. [6] L’autre partie principale de tout cet art, la considération des choses, comprend trois autres éléments, points ou chefs principaux : elle comprend la connaissance des choses, leur action, et enfin l’instrument de la connaissance ou de l’action. La connaissance des choses se divise en deux parties : elle appartient soit à l’histoire ou à la simple narration des faits, soit à la contemplation et à la spéculation des choses. J’appelle action des choses les œuvres que l’humaniste se doit d’écrire comme tel et qui n’appartiennent à aucun autre artisan : les commentaires des poètes, historiens et orateurs, les traductions d’auteurs d’une langue à une autre, les corrections de livres, les diverses leçons , les poèmes, les discours et les dialogues. J’appelle, enfin, l’instrument de ces deux choses l’admirable emploi de la logique ou de la dialectique, par lequel l’humaniste pourra entendre et juger toute œuvre écrite par un autre et, lui-même, faire de nouveau n’importe laquelle d’entre elles . [7] Voilà donc, brièvement résumé et rapporté, ce que contiennent les lettres humaines. Maintenant, en suivant ce même ordre, nous traiterons de chacune de leurs parties en descendant au plus particulier* . II LES CHOSES [...] 6. LA TRADUCTION [1] Traduire les auteurs d’une langue à une autre langue est une tâche non moins importante que les précédentes, pour l’humaniste. Les anciens pratiquèrent cet exercice avec beaucoup de soin, car il est d’une grande utilité : nous conservons de nombreuses traductions d’auteurs grecs par Cicéron, comme l’ensemble du traité qui a pour titre De universitate, une traduction du Timée de Platon, tous les Phénomènes d’Aratos traduits en hexamètres et de nombreux autres travaux réunis avec grand soin par Henri Estienne dans le livre intitulé Lexicon Ciceronianum . Cicéron traduisit aussi les deux discours qui opposèrent Démosthène et Eschine , mais nous avons perdu cette traduction et il n’en reste plus que le prologue, l’opuscule intitulé De optimo genere oratorum. Son titre est cependant erroné, comme l’explique Asconius Pedianus au début de son commentaire du discours Pro Milone , et on en conclut que ce n’est pas un livre de Cicéron, bien que Fulvio Orsini, dans ses notes, tente de prouver, sans y parvenir, qu’il est de Cicéron . [2] Cet exercice de la traduction est donc d’une grande importance pour celui qui le réalise et il nécessite de maîtriser de nombreux arts qui font défaut à bien des traducteurs. Il y en a trois que tous connaissent habituellement : le premier est la maîtrise parfaite de la langue de l’auteur, le deuxième, la connaissance approfondie et le bon maniement de la langue dans laquelle on traduit, le troisième, la compréhension du sujet traité par l’auteur, parce que chaque discipline a ses vocables particuliers. Si on les ignore, la traduction sera incompréhensible à ceux qui sont familiers de cette discipline, même si on traduit correctement, en suivant rigoureusement la lettre du texte, car on ne disposera pas des vocables particuliers qu’il faut traduire avec exactitude, conformément à l’usage des deux langues. [3] La difficulté de la traduction augmente encore car le traducteur est obligé de suivre le texte de l’auteur mot pour mot, comme l’enseigne Horace dans sa Poétique en disant : « Nec verbum verbo curabis reddere fidus interpres ». On prête habituellement à ce conseil un sens contraire et on veut faire dire à Horace que l’interprète fidèle ne doit pas traduire mot pour mot. Ceux qui lisent les sentences des auteurs sélectionnés par d’autres et qui se fient aux allégations d’autrui, sans lire ni étudier les auteurs dans leurs œuvres intégrales, tombent habituellement dans ce vice. C’est donc une tromperie très nuisible que de rechercher les recueils d’extraits et les florilèges composés par d’autres ; ces sentences sont très profitables pour celui-là même qui fait de telles collections en lisant et en étudiant les livres, mais elles peuvent être nuisibles à d’autres, comme on le voit clairement dans un recueil de sentences de Cicéron très répandu, où on peut en lire beaucoup qui sont impies et indignes de ce grand homme. Certaines personnes ayant peu lu y trouvent l’occasion de le blâmer et de le réfuter, parce que, en de nombreux endroits, quand il écrit sous forme de dialogue, il y fait intervenir des personnages qui ont des idées différentes des siennes : ils exposent leurs opinions, que Cicéron réfute ensuite en donnant la sienne. C’est ainsi que, dans le De natura deorum, il fait participer Velleius, un épicurien niant la providence de Dieu pour le monde d’ici-bas, dont les avis se retrouvent dans le recueil en question, alors qu’il n’y a rien de plus contraire à l’opinion de Cicéron. J’ai dit cela à cause des erreurs provoquées par la lecture des livres de lieux communs si elle ne s’accompagne pas de celle des œuvres originales des auteurs . [4] Pour en revenir, donc, au vers d’Horace, il s’agit ici de l’imitation : le poète latin enseigne que celui qui doit imiter un passage ne doit pas le traduire mot pour mot, comme un interprète fidèle est tenu de le faire. Nous pouvons prouver cela à l’aide d’un passage de Cicéron dans son opuscule De optimo genere oratorum, où, parlant de ses traductions des discours d’Eschine et de Démosthène, et s’excusant de ne pas avoir été un interprète fidèle, il dit ceci : « nec converti ut interpres sed ut orator sententiis eisdem et earum formis tamquam figuris verbis ad nostram consuetudinem aptis in quibus non verbum pro verbo necesse habui reddere » ; de sorte que, s’il était interprète, « necesse haberet verbum pro verbum reddere ». C’est ce que dit Horace, et c’est ainsi qu’il faut comprendre le vers : « Tu nec curabis reddere verbum verbo », à savoir, « vel factus fidus interpres », comme celui de Virgile dans le deuxième chant : « Partoque ibit regina triumpho », i.e., « vel facta regina ». [5] Telles sont les trois conditions habituellement requises, comme je l’ai dit, pour bien traduire. Il en est encore une autre de grande importance, et je vois que rares sont ceux qui la pratiquent, car elle est très ardue : il faut traduire en sorte que le style de la traduction soit le même que celui de l’original qu’on traduit. J’appelle style le caractère et le mode du discours, si bien que, si l’auteur a un style grave, âpre, suave, ou un autre encore, la traduction doit conserver, ni plus ni moins, le même air et les mêmes figures, comme le dit Cicéron . Tout cela constitue l’élocution, sujet des deux livres d’Hermogène intitulés Des idées , en plus de ce que Démétrios de Phalère avait écrit dans son livre De elocutione, et Cicéron en de nombreux endroits. [6] Il y a très peu d’exemples de cette manière de traduire, car elle demande beaucoup de travail. Seul Georges Agricola s’y est essayé dans une traduction qu’il fit des Conseils à Démonicus d’Isocrate . ÉPILOGUE [1] Voici la brève somme de l’art ou activité de l’humaniste, qui expose les principaux points ou lieux communs de ce domaine. L’humaniste doit toujours avoir chacun à l’esprit et tenter de le connaitre en les étudiant séparément et en s’aidant des livres des anciens – même s’il serait fort profitable, à qui entreprend ces études, de lire d’abord quelques livres d’auteurs modernes qui ont voulu montrer le chemin de cet art, et qui livrent une sorte de récit de ce long chemin à ceux qui doivent l’entreprendre : ainsi Ange Politien, l’un des plus grands humanistes qu’il y eut en Europe, dans l’opuscule qu’il intitula le Panepistemon , ou encore les livres De corruptis et tradendis disciplinis de Luis Vives, homme très savant et au jugement très sûr . Tous ces livres procurent une connaissance générale et universelle de tous les auteurs anciens et de l’avis et de l’opinion qu’ils ont l’un de l’autre. Enfin, cette grande œuvre que sont les Adages d’Érasme, qui y rassembla presque tout ce qu’il faut savoir au sujet des lettres humaines, sera également très profitable : Nicolas Cleynaerts disait que ce livre pouvait remplacer à lui seul tous les autres et, pour ma part, si je ne considère pas cette lecture indispensable, elle me semble néanmoins des plus utiles à la formation de l’humaniste .
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